17 octobre 2021 : Educateur urgentiste
Il y a quelques semaines, les sages-femmes alertaient l’opinion publique sur leurs conditions de travail qui ne cessent de se dégrader. L’une d’elles expliquait à ce sujet : « On court d’une salle à l’autre, d’une consultation à l’autre. A l’heure où on parle des violences obstétricales, on devrait pouvoir donner suffisamment de notre temps pour les accompagner dans leur projet d’accouchement, notamment pour celles qui ne veulent pas de péridurale« , explique Claire Saget qui conclut « certains jours, nous avons l’impression d’être maltraitantes vis à vis de nos patientes » . Quel point commun entre une sage-femme et un CPE ? Si les propos de Claire Saget raisonnent en moi, c’est que tout comme elle, je ne cesse de courir après le temps au détriment de la prise en charge éducative de mes élèves. Me voilà devenu un « éducateur urgentiste » !
Ma journée de travail du vendredi 8 octobre est particulièrement révélatrice de cette mutation professionnelle. A 7h 40, dès l’ouverture de la grille, je suis apostrophé par le grand frère d’une élève de quatrième. Celui-ci apparaît fort énervé et m’explique que sa sœur est embêtée par certaines filles du collège. Il précise que c’est la deuxième fois que cela se produit et m’ordonne de faire quelque chose, sinon c’est lui qui viendra dans le collège « régler le problème ». Sa sœur paraît gênée de la situation et détourne la tête. Après quelques minutes, une collègue qui connaît la situation intervient et il apparaît que ce problème a déjà été géré la veille, ce que confirme la jeune fille devant son frère.
Vers 8h 30, une mère d’élève se présente en pleurs au collège. Ses propos sont confus. Par bribes, je comprends que son fils qui vivait chez son père a subi un grave accident et qu’il est hospitalisé en réanimation. Sous le choc, je demande à sa maman de me suivre dans mon bureau. Je tente tant bien que mal de trouver des mots réconfortants et d’écouter la souffrance d’une mère pour son enfant. Le collège est le seul repère de cette femme qui vient régulièrement pour y raconter ses difficultés. Elle est désorientée et ne sait pas si elle pourra voir son fils, car elle doit se rendre à son travail. J’essaie de lui faire comprendre qu’elle ne pourra pas y aller dans cet état et qu’elle devrait se rendre chez son médecin pour avoir un arrêt de travail. Ce fut un entretien difficile et nous ne sommes que peu préparés à y faire face.
A 9h 30, je reçois avec le chef d’établissement un élève de 5e et sa maman, pour annoncer une sanction disciplinaire d’exclusion du collège pour violence physique. Depuis le début de l’année, ce jeune garçon se montre régulièrement violent à l’encontre des autres élèves. Il a déjà été exclu à deux reprises mais ne semble pas comprendre la gravité de ses actes. Au contraire, il se positionne en victime et justifie sa violence par de « la légitime défense ». Il dit ne pas vouloir passer pour « une victime » aux yeux de ses pairs. Le problème est que ce jeune n’apparaît nullement comme une victime et il ne cesse, au contraire, de provoquer les autres élèves. Son comportement est inquiétant. Comme le souligne le sociologue David Le Breton, « la violence est un vertige qui cherche une limite pour l’arrêter. Dans la violence l’individu se dépossède de lui-même, il cède à ce qu’il perçoit comme une force puissante qui s’impose à lui. Une surcharge affective lui fait « péter les plombs ». Mais lui-même se fait violence dans l’impossibilité de s’arrêter ».
La seule limite actuelle à sa violence se trouve dans la sanction éducative, mais pour qu’elle fasse sens, nous aurions besoin du soutien de la famille. Or, celui-ci nous manque cruellement. Le discours de la maman apparaît, en effet, empreint de violence. Dans sa logique, le respect s’obtient dans un rapport de force. Il est préférable, pour elle, de posséder un « capital guerrier » : « Le capital guerrier, par la crainte qu’il inspire permet de s’imposer et donc « d’exister ». Il étouffe les mauvaises blagues, camoufle les points sensibles (complexe physique, manque d’argent, débauche de la mère ou d’une sœur, alcoolisme du père…) et lutte contre le bullying ».
Posséder du « capital guerrier » permet aussi d’échapper à la « honte ». Comme le poursuit Thomas Sauvadet, « ce lien spécifique entre la capacité à se défendre seul et la capacité à préserver son honneur se trouve largement partagé. Toutes les victimes tendent à ressentir de la honte, la honte de ne pas pouvoir se défendre, de devoir demander l’assistance d’autrui et de lui rendre des comptes. Ce manque d’autonomie blesse l’amour-propre ». Ahmed Nordine Touil parle, à ce sujet, de la « hogra » : « Ce sentiment qui mêle à la fois humiliation, injustice et violence, dont le dénigrement serait le stade ultime, est vécu comme tel par de nombreux adolescents issus des classes populaires. Il apparaît comme profondément intériorisé au point que la majorité d’entre eux considèrent, même quand ce n’est pas réellement le cas, qu’ils sont mahgourine, victimes de la hogra. Être ou se sentir écrasé, humilié, a parfois des conséquences importantes ; se sentir rejeté, exclu, méprisé peut en effet engendrer de la honte, de la colère, de la révolte parfois. Dans ce processus, c’est l’identité même du sujet qui est attaquée tout comme l’estime de soi. Se sentir mahgoure plonge l’adolescent dans un rapport au monde particulier tant certaines formes de négation de la réalité vécue, combinée à l’impression d’être méprisé, rabaissé, peut conduire ce dernier à adopter méfiance, défiance et/ou agressivité ».
Ces réflexions aident à comprendre dans quelle logique se trouvent cet élève et sa famille. Il faudrait que nous puissions travailler et réfléchir collectivement sur ces questions qui impactent la relation éducative.
En début d’après-midi, nous recevons, toujours avec le chef d’établissement, un élève de 5e et son papa, pour un entretien sur le comportement problématique de son fils qui accumule les rapports. C’est un élève au parcours particulier. Il s’agit, en effet, d’une inclusion scolaire. Sa scolarité est partagée entre le collège et l’Institut Thérapeutique Éducatif et Pédagogique. Depuis le début de l’année, il met en échec son inclusion scolaire et ne cesse de « fissurer » le cadre éducatif du collège, mais aussi celui de l’ITEP, car il refuse de s’y rendre et se sauve régulièrement du collège pour ne pas prendre le taxi qui doit l’y conduire. Comme le souligne Ahmed Nordine Touil, à propos de la rupture du cadre, « la mise à l’épreuve du cadre par la manière dont les adolescents « attaquent » ce dernier, est vécue comme une remise en question de leur existence. Pour prévenir ou éviter cette épreuve et ces attaquent du cadre, des micro-soupapes d’évacuation des tensions, des « arrangements avec le règlement », des échappées sont autorisées dans les interstices du quotidien ».
Toutefois, ces « échappées » ne peuvent devenir une norme au risque de déstabiliser un cadre déjà bien fragilisé. En effet, nous accueillons dans notre collège de nombreux élèves relevant de l’école inclusive. Celle-ci est censée assurer une scolarisation de qualité pour tous les élèves de la maternelle au lycée, par la prise en compte de leurs singularités et de leurs besoins éducatifs particuliers. Il s’agit d’un beau principe, mais la réalité est tout autre.
En effet, l’école inclusive semble parfois servir de « voie de garage » pour des enfants relevant de structures particulières qui ne peuvent les accueillir. Je pense, en particulier, à un enfant de sixième qui devrait être en Institut Médico-Éducatif mais qui, faute de place, se retrouve scolarisé dans un collège. Il est constamment en recherche des adultes et a un comportement d’un enfant de 4 ou 5 ans. De temps en temps, il a besoin qu’on lui tienne la main. Des élèves se moquent parfois de lui. Ses réactions sont également imprévisibles et nous demandent une vigilance constante. L’école inclusive peut se montrer très violente pour des élèves qui auraient besoin d’un cadre protecteur et d’un suivi adapté à leurs déficiences. Pour qu’elle fonctionne, il faudrait des moyens supplémentaires et surtout des temps de formation. Caroline Desombre écrit à ce sujet : « La difficultés de mise en place de l’école inclusive s’explique par de nombreuses variables, comme, par exemple, le sentiment de compétence des enseignants, leur manque de formation ou encore le manque de soutien perçu de l’institution ».
Mettre en place une véritable « école inclusive » doit se penser dans un système global intégrant les différentes structures de prise en charge des enfants. Elle doit être pensée en prenant en compte les réalités du terrain et à mon sens, elle ne peut être réellement effective que dans des établissements à taille humaine où nous pouvons prendre le temps de rencontrer les différences de chacun. Sans cette réflexion, elle nous confronte à nos limites et focalise l’attention sur les enfants à besoins particuliers qui deviennent les boucs émissaires des difficultés du système scolaire.
Bonne semaine à tous !
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https://www.francebleu.fr/infos/economie-social/claire-saget-sage-femme-a-de-moins-en-moins-de-temps-a-accorder-a-nos-patientes-1633611295
Le Breton, David, En souffrance. Adolescence et entrée dans la vie, Paris, Métaillé, 2016, p. 273.
Le bullying ou « harcèlement » en français désigne un concept anglo-saxon devenu célèbre et qui fournit une analyse des violences scolaires plus psychologique que sociologique.
Sauvadet, Thomas, Le Capital guerrier. Concurrence et solidarité entre jeunes et cité, Paris, Armand Colin, 2006, p. 204.
Idem, p. 181.
Touil, Ahmed Nordine, Les contrebandiers de l’éducatif, Paris, L’Harmattan, 2020, p. 195.
Idem, pp. 151-152.
https://theconversation.com/lecole-inclusive-peut-elle-profiter-a-tous-les-eleves-129830