JOURNAL DE BORD D’UN CPE EN REP +

14 février 2021 : Quand le protocole perturbe le milieu

Depuis quelque temps j’ai beaucoup de mal à donner du sens à mon travail d’éducateur. Je n’arrive plus à me donner une ligne directrice et je supporte de moins en moins les sollicitations permanentes. Je perds plus facilement patience et je sens que je m’énerve davantage sur les élèves alors qu’habituellement j’élève très peu la voix. Mes collègues paraissent être dans le même état d’épuisement professionnel. Il semble que notre établissement soit devenu une « cocotte-minute » prête à exploser à la moindre étincelle.

La nette augmentation des rapports d’incident depuis plusieurs semaines est un bon indicateur d’un climat scolaire qui se dégrade et se tend. Est-ce le contexte sanitaire qui a altéré à ce point la relation éducative entre adultes et élèves de l’établissement ? Plusieurs facteurs structurels et conjoncturels sont certainement à prendre en compte mais il est certain que les conditions d’éducation ont été bouleversées par les différents protocoles sanitaires.

Une modification du milieu

En effet, les mesures prises pour lutter contre le coronavirus ont modifié notre « milieu géographique scolaire » produisant un certain nombre d’effets délétères. En géographie, « le milieu désigne l’ensemble des conditions à la fois biologiques et sociales qui peuvent agir sur le comportement d’un groupe humain qui, lui en retour, peut agir sur ces conditions (…). Le milieu acquiert alors une dimension à la fois constructiviste et interactionniste. Le milieu incarne matériellement l’interaction entre l’homme et la nature, entre la biologie et le social. Son mode d’existence est fragile, instable »1. Le protocole sanitaire, en modifiant notre mode d’organisation, a fragilisé notre milieu. En effet, nous sommes passés d’un « nomadisme » des élèves qui se déplaçaient de salle en salle à chaque heure, à une forme de « sédentarité » puisque ce sont maintenant les professeurs qui se déplacent. Ce changement d’organisation a entraîné un certain nombre d’effets négatifs et a multiplié les incidents au moment des intercours comme l’illustre ce rapport d’une enseignante de quatrième qui, en arrivant dans la classe, constate que du gel hydroalcoolique dégouline du plafond et que des élèves se plaignent d’en avoir reçu sur eux. Cette « sédentarisation » des élèves a, en outre, remis en cause le rituel d’entrée dans la classe puisque maintenant c’est l’adulte qui pénètre dans un espace déjà habité et qui doit réaffirmer sans cesse ses règles auprès du groupe classe. Cela explique peut-être la multiplication des rapports pour refus d’obéissance ou pour des perturbations de cours.

Nous subissons également des répercussions de ces modifications du « milieu » au niveau de la cour de récréation. L’agitation qui y règne est permanente. Une majorité d’élèves ne cesse de se déplacer et les bousculades sont fréquentes. De ce fait, les incidents se multiplient et nous devons gérer un nombre conséquent de bagarres ou autres conflits, notamment lors de la pause méridienne. Il y a certainement une corrélation entre la mise entre parenthèses d’une majorité des clubs et de l’UNSS et la nervosité observée chez nos élèves. En effet, ces différentes animations éducatives donnaient l’occasion aux élèves d’évacuer les tensions et le stress. Elles permettaient aussi une meilleur répartition des élèves dans les différents espaces du collège. Or actuellement, ceux-ci restent concentrés sur la cour de récréation.

La cour de récréation comme lieu de sociabilisation

Cette détérioration du climat scolaire dans la cour de récréation n’est pas à imputer entièrement aux effets du protocole sanitaire. En effet, les effets de ce dernier mettent aussi clairement en lumière les problèmes structurels de cet espace qui a été, semble-t-il, un « impensé » des architectes. Or comme le souligne la géographe Emmanuelle Gilles qui a étudié cet espace : « La cour de récréation est un lieu de socialisation majeur à l’âge de l’adolescence où la moindre pratique spatiale exige la maîtrise de l’espace, voire de portions de l’espace, de la cour de récréation dont l’âge (partie 1) et le sexe (partie 2) sont des facteurs d’appropriation déterminants. Les relations entre pairs se construisent et se déconstruisent dans cet espace définissant ainsi une hiérarchie de pratiques socio-spatiales marquées par des rapports sociaux de sexe inégaux (partie 3) où l’institution scolaire a un rôle à jouer (partie 4) »2. Il ne s’agit donc pas d’un espace neutre que l’on peut concevoir sans avoir, en amont, réfléchi aux pratiques adolescentes. Il s’avère, en effet, que « Cet espace est alors approprié, non dans sa globalité, mais en différents îlots d’activités et de regroupements entre pairs. D’un espace cloisonné, il devient également un espace relationnel spécifique où plus d’un élève sur deux aiment « s’asseoir sur un banc ou un muret » et « discuter avec les copains/copines » (données issues des questionnaires). La cour de récréation est également perçue comme un espace fonctionnel, fragmenté en fonction du mobilier urbain (bancs, tables de pique-nique), des équipements sportifs à disposition (plateaux sportifs) et de l’architecture des bâtiments (coins, recoins, escaliers, couloirs, foyer) »3.

Ce qui m’interpelle lorsque j’observe la cour de récréation de mon établissement, c’est justement qu’il n’y a pas de « fragmentation » possible. Les élèves se concentrent autour d’un espace central où il est difficile de trouver un endroit tranquille pour « discuter avec les copains/copines ». Certains élèves se réfugient aux marges de la cour de récréation, sous l’un des deux préaux pour lire ou dessiner mais ils sont alors exposés aux courants d’air et ne profitent d’aucun mobilier urbain pour s’asseoir. Par ailleurs, Emmanuelle Gilles a aussi montré dans son article que l’appropriation des lieux de la vie scolaire varie selon l’âge scolaire, répartissant de manière asymétrique la maîtrise de cet espace : « Très clairement, le changement de place dans la cour de récréation correspond à un processus de construction identitaire de la sixième à la troisième durant laquelle l’acquisition de compétences spatiales, individuelles et/ou collectives (avec un groupe d’amis), grâce à des usages quotidiens et routiniers, permet une montée en compétence spatiale et en légitimation par rapport aux autres élèves »4. Je n’ai pas observé ce phénomène dans la cour de récréation de mon collège car la configuration et les aménagements ne le permettent pas. Ce qui explique certainement les nombreux conflits entre les élèves de sixième et ceux de troisième qui se retrouvent souvent aux mêmes endroits alors qu’ils n’ont pas le même usage de la cour de récréation.

La densité acceptable

L’amélioration du climat scolaire de la cour de récréation passe aussi par une réflexion sur le niveau de densité acceptable pour permettre à ce lieu de remplir pleinement son rôle de sociabilisation. Or, dans mon collège, nous sommes clairement en surpopulation. Cette situation conduit inévitablement à une augmentation du stress et des tensions entre élèves. Le concept de « proxémie » défini par l’anthropologue américain Edward T. Hall peut être éclairant à ce sujet. Dans son ouvrage, La Dimension cachée, il développe la thèse que l’espace n’est pas une donnée neutre, un simple contenant de pratiques fonctionnelles, mais un construit culturel et relationnel. Les pratiques spatiales expriment les schèmes culturels en cours dans une société en matière notamment de gestion et de représentation par les individus des distances acceptables et souhaitables entre eux et les autres. Il définit notamment trois types d’espace (à organisation fixe, à organisation semi-fixe, informel). Il estime également que chaque cadre spatial possède en lui-même un caractère sociopète (qui favorise le contact) ou un caractère sociofuge (qui incline au maintien de la distance entre les protagonistes)5. En ce qui concerne la cour de récréation de mon collège, la forte densité ne permet plus de favoriser les échanges. Il n’y a plus assez d’espace entre les élèves et cela entraîne des conséquences dans les rapports humains : « Comme les molécules en mouvement qui constituent toute matière, les êtres vivants se déplacent et exigent des quantités d’espace plus ou moins déterminées. Le zéro absolu au bas de l’échelle est atteint lorsque les individus sont serrés au point que le mouvement ne soit plus possible. Au-dessus de ce point, les contenants qui reçoivent l’homme pourront soit lui permettre de se mouvoir librement soit l’obliger à jouer des coudes, à pousser et bousculer les autres »6. La réflexion de cet anthropologue devrait être prise en compte dans la conception des établissements scolaires. Il est inconcevable, notamment en éducation prioritaire, de continuer à « entasser » des élèves dans des espaces qui ne permettent pas un réel apprentissage du « faire-ensemble ».

Apprendre à voir

Cet apprentissage passe, par exemple, par une éducation à la vue car les sens ne sont pas innés comme le montre Edward T. Hall : « Le sens de la vue, le dernier qui soit apparu chez l’homme, est aussi de beaucoup le plus complexe. Les yeux fournissent au système nerveux une beaucoup plus grande quantité d’information que le toucher ou l’ouïe et selon un débit beaucoup plus rapide (…). Les yeux passent en général pour la source majeure d’information que possède l’homme. Mais si importante que soit leur fonction de « pourvoyeurs » d’information, nous ne devons pas méconnaître leur rôle informatif propre. Car un regard peut aussi punir, encourager ou établir une domination. La taille des pupilles peut traduire l’intérêt ou le dégoût »7. Cette explication est bien utile pour comprendre pourquoi plusieurs conflits entre élèves commencent par un « mauvais regard ». Comme nous apprenons à parler, nous devrions aussi apprendre aux élèves à voir car nous n’entretenons pas tous les mêmes rapports avec le monde environnant. Encore faut-il concevoir des espaces éducatifs favorables à cette acquisition !

Bonne semaine masquée à toutes et tous ! De bonnes vacances aux zones A et C et un bon courage à la zone B !

PS : Vous pouvez aussi me suivre sur mon compte twitter : https://twitter.com/educateurequit ou sur ma page facebook : https://www.facebook.com/educateurequit/

1 Lévy, Jacques et Lussault, Michel, (sous la dir. de), Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés, Paris, Belin, 2003.

2 Emmanuelle Gilles, « La cour de récréation à l’épreuve du genre au collège », Géoconfluences, janvier 2021.
URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-thematiques/geographie-espaces-scolaires/geographie-de-l-ecole/cour-recreation-genre

3 Idem.

4 Idem.

5 Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés, Op. Cit.

6 Hall, Edward T., La Dimension cachée, Paris, Points, 1971, p 84.

7 Idem , pp 87-88.

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